vendredi 31 octobre 2014

Le projet de terminal pétrolier à Cacouna ; vertu et écologie vs profits et pétrole

Face à la mobilisation citoyenne à Cacouna, deux motocyclistes ont décidé de « rincer » leur moteur pour étouffer la voix de la contestation... leur argumentaire : protester contre le fait que les manifestants étaient en majorité des gens de l’extérieur de la région pour qui la protection de quelques mammifères marins est plus importante que la création d’emploi et la prospérité économique. Pendant ce temps dans la Capitale, le premier ministre Couillard rappelait aux distingués membres de l’Assemblée nationale que le Québec est encore une province du Canada et qu’il doit contribuer à la richesse collective en facilitant la vente du pétrole albertain à l’étranger. Pas très loin de là, à l’Université Laval, David Suziki recevait un doctorat honoris causa pour l’ensemble de son œuvre et son engagement envers la cause environnementale, Le Soleil qui a couvert l’événement publiait dans la même page que l’article une publicité de TransCanada pipelines... Sans doute une forme d’humour noir!

Nous vivons vraiment dans un monde schizophrène, ou notre amour de la nature est confronté à notre désir de richesse et de confort, ce qui nous amène invariablement à faire les pires compromis. Nous voulons de l’eau pure, de l’air pur, un climat tempéré, des légumes sans pesticides, mais en conservant notre notre grosse maison énergivore, nos voitures-bateaux-motos-4 roues-tondeuses-souffleuses à essence, nos millions de kilomètres de routes asphaltées, nos kiwis de Nouvelle-Zélande, nos ananas du Honduras, nos tomates du Mexique et nos millions de bidules made in china... Cherchez l’erreur : la plupart des manifestants de Cacouna, incluant les deux motocyclistes et l’auteur de ces lignes, font bel et bien partie de la même grande famille des humains égocentriques. Tirez la pierre aux deux seuls motocyclistes serait vraiment trop facile, car dans le groupe des défenseurs des bélugas il y a sans doute autant de consommateurs de produits pétroliers qui sont venus soulager leur mauvaise conscience en participant à cette « petite marche » par un beau dimanche, après l’autocueillette des pommes! Mais aucun d’entre eux n’est sans doute disposé à payer le véritable prix d’un monde sans énergie fossile qui n’émet que très peu de gaz à effet de serre (GES). Dans les faits, l’enjeu de Cacouna dissimule des enjeux planétaires.

Objectivement, la création d’un terminal pétrolier à Cacouna, comme l’exploitation des gaz de schistes dans la vallée du Saint-Laurent, constitue un risque environnemental totalement inacceptable. Dans les faits, il n’y a aucun écosystème terrestre qui soit vraiment compatible avec l’extraction et l’utilisation massive du pétrole ou de tout autre « produit » qui perturbe leur équilibre. La nature a mis des millions d’années à établir de fragiles équilibres qui n’ont pas la capacité de s’ajuster en temps réel aux assauts répétés que le lui fait subir genre humain, c’est d’ailleurs pour cette raison que nous assistons présentement à l’une des pires extinctions d’espèces vivantes depuis celle du Crétacé. Malheureusement, les êtres humains font preuve de myopie face à la nature, ils ne voient que l’instant présent et le fond de leur cour arrière! Alors, comment leur faire prendre conscience que le béluga, la morue, l’étoile de mer ou l’oursin sont d’authentiques miracles dont l’apparition repose sur une chaîne d’événements rares et uniques dans tout le système solaire et même au-delà. Si les constructeurs de cathédrale du Moyen âge ne devaient guère s’inquiéter de leur impact sur la nature il en va autrement des ingénieurs d’aujourd’hui qui grâce à la technologie peuvent aplanir des montagnes, inondées de vastes territoires, assécher des mers ou acidifier la pluie de tout un continent et que dire des pêcheurs qui vident les océans de leurs poissons ou des producteurs de bois d’œuvre qui peuvent raser une forêt entière en quelques jours. Depuis le XXe siècle, notre capacité de création est devenue égale à notre capacité de détruire, non plus à l’échelle d’un village, mais à celle de la planète entière. Nous détruisons plus efficacement et de plus en plus rapidement à un point telle que la nature n’est plus en mesure de se régénérer complètement. Animées par le credo de la croissance économique, nos sociétés foncent littéralement dans le mur, car tôt ou tard la pénurie de ressources et la dégradation de l’environnement affecteront nos descendants. La Chine qui est devenue la manufacture de la planète subit déjà à l’accéléré les contrecoups de sa forte croissance, un exemple qui devrait pourtant alerter le reste de l’humanité, car nous vivons toujours sur la même planète que les Chinois. Leurs problèmes environnementaux sont maintenant les nôtres, car aucune pollution ne respecte les frontières politiques, tôt ou tard nous finissons tous par nous empoissonner mutuellement! 

Le Saint-Laurent, un écosystème fragile à protéger sans compromis !



Reliques vivantes de la dernière glaciation, les bélugas du Saint-Laurent sont-ils plus importants qu’un terminal pétrolier, vecteur de richesse et de croissance économique? Face à une telle question truquée, la majorité des gens auront tendance à dire non! Normal, on n’arrivera jamais à compenser par des croisières aux bélugas les revenus que pourra générer la vente du pétrole albertain sur les marchés internationaux, que le gouvernement Couillard souhaite récupérer, en partie (!), via la péréquation sans doute. Il est vrai que le béluga ne sera jamais un vecteur de richesse, il est à peine visible l’été et quasiment invisible entre les glaces blanches l’hiver! Vous aurez compris que j’utilise ici la voie de l’ironie, car aucune richesse ne pourra nourrir l’humanité si l’air, le sol et l’eau n’ont plus la capacité de bien supporter le vivant. Le béluga comme la morue demeurent de puissants indicateurs qui nous renseignent sur l’état de santé du Saint-Laurent. Le maintien des populations de ces espèces animales devrait donc constituer une priorité, non seulement pour les riverains du Saint-Laurent, mais pour l’ensemble des populations de la planète.

Que faire alors? Allez protester à Cacouna ou à Sorel chaque week-end avec sa voiture à essence, ou adopter un mode de vie qui rendra les énergies fossiles inutiles ou du moins beaucoup moins utiles qu’elles le sont présentement? Honnêtement je crois que nous n’avons plus le choix, car si notre protestation n’avait comme résultat que de déplacer le transport du pétrole vers d’autres territoires ou d’autres cours d’eau, nous ne pourrions crier victoire. Même si le pétrole albertain est plus polluant que celui de la mer du nord ou du golfe du Mexique (qui parvient déjà par pétroliers à la raffinerie Valero en face de Québec!), à terme les deux types de pétrole contribuent au réchauffement climatique et présentent un risque environnemental inacceptable lors de leur transport. Mais peu d’entre nous sont vraiment disposés à réduire leur confort pour abaisser de manière significative la consommation d’énergies fossiles et la production de GES qui en découle, c’est pourtant la seule manière d’y parvenir! Si le problème est planétaire, la solution ne peut être que local et individuel, elle passe par une prise de conscience de notre impact sur la nature, mais surtout par un changement radical de notre manière de vivre et de consommer. Mais est-ce vraiment possible? Suis-je en proie à une forme d’angélisme ou de rêve éveillé? Est-ce bien réaliste de penser que nous pourrons opérer un changement qui implique une décroissance de l’économie et un retour à une vie plus simple basée sur une plus forte autonomie des régions? Devrons-nous attendre que le dernier puits de pétrole suinte sa dernière goutte d’ici 60  ou 100 ans pour agir, alors qu’il sera impossible de réparer le gâchis environnemental? À ce jour, aucune civilisation n’a renoncé volontairement au « progrès » (lire croissance), les seuls reculs sont attribuables à des catastrophes naturelles, aux guerres, à des crises boursières ou à de grandes pandémies. Par ailleurs l’être humain a une vilaine propension à contourner ses propres règles et lois pour tirer des avantages personnels ou s’accaparer des richesses. Sous cet angle, la « simplicité volontaire » à l’échelle planétaire apparaît donc comme parfaite utopie, même dans les pays qui aspirent au développement.

Répétons la question : que faire alors? La parole la plus sage que j’ai entendu jusqu’à maintenant a été dite par le « très respectable » David Suziki lors de son passage à Québec au début du mois. En gros il a dit que l’espoir de la terre repose maintenant entre les mains de nos jeunes enfants. C’est effectivement sur eux que nous devons miser en espérant qu’ils pourront oublier les travers de l’humanité et adhérer à de nouvelles valeurs centrées sur le respect de l’environnement et les capacités réelles de la terre à supporter l’activité humaine. Cela dit, contester les projets pétroliers n’est pas un geste inutile si cette contestation revêt un caractère global au même titre que le réchauffement climatique affecte l’ensemble de la planète... le « pas dans ma cour » est complètement absurde si nous ne sommes pas prêts également à réduire notre dépendance aux carburants fossiles. Comme bibliothécaire, j’oserais ajouter que l’éducation sera toujours le plus puissant facteur de changement, mais l’éducation sans contaminant, c’est-à-dire débarrassé des bêtises véhiculées par les religions, le politique, les pouvoirs financiers, les nationalismes et tous les autres obstacles à la véritable connaissance. Dans ce contexte quoi penser du gouvernement Harper qui muselle nos scientifiques, endosse des thèses mystico-religieuses tout en favorisant l’industrie pétrolière... un bel exemple de bêtise politique!  Malgré leurs défauts, propre à l’ensemble du genre humain,  j’ose croire que les Québécois sont plus près des valeurs de la Nature et qu’ils sauront prendre le virage qui s’impose...  mais l’état fédéral pourrait leur faire avaler de force le pétrole de l’ouest, la richesse l’emportant, encore une fois,  sur la vertu et l’écologie !

lundi 8 septembre 2014

Perdre contact avec la réalité.... mais quelle réalité ?

Suis-je bien réel? Est-ce que la lune, mon jardin et toutes les personnes que j’aime sont bien réels? Les personnes atteintes de schizophrénie qui ont des hallucinations qui leur semblent « très réelles » doivent sûrement se demander où s’arrêtent leurs hallucinations et où débute le réel. Mais est-il normal de questionner la « réalité du réel » (ouille!) sans être schizo et sans être sous l’effet d’aucune drogue? C’est pourtant ce que la physique quantique nous a appris au XXe siècle! À l’échelle de Plank (c’est très très petit... 10-35 mètre) la réalité telle que nous la « percevons » n’existe pas, c’est le domaine des particules élémentaires qui doivent leur existence à l’excitation d’un champ quantique! Pas simple à comprendre, je vous le jure! Je ne suis pas physicien, mais un humble bibliothécaire qui essaie de comprendre la nature profonde des choses, sans le lourd bagage mathématique que nécessite un tel exercice. Heureusement, il y a de bons vulgarisateurs pour nous permettre à nous, simples-mortels-dépourvus-de-la-bosse-des-maths, d’entrevoir l’envers du décor de l’Univers visible.

L’identification du boson de Higgs dans le super collisionneur de hardons du CERN m’avait obligé à relire des livres de ma bibliothèque et quelques articles dans la presse spécialisée pour bien saisir l’importance de cette découverte. Du même coup, je dois avouer que cette mise à niveau m’a permis de jeter un regard nouveau sur la mécanique quantique. Je retiens notamment une chose importante : les particules élémentaires ne sont pas des petites billes de matières qui flottent dans le vide de manière indépendante dans un univers en expansion. En fait depuis le tout début du bing bang, il y a 13,8 milliards d’années, jusqu’à aujourd’hui, l’ensemble des particules élémentaires (hardons et leptons) de l’univers font partie d’un ensemble fortement intriqué qui défini l’espace/temps et les quatre forces (les forces atomiques faible et forte, l’électromagnétisme et la gravité) qui assurent la cohésion de la matière. Maintenant je me représente l’Univers comme un tapis tissé, assez plat, où il y a une trame qui réunit l’ensemble. Bref, « tout est dans toute », comme l’exprimait à sa manière le poète et chansonnier Raoul Duguay. Comme être humain, composé d’un amalgame complexe de protéines, de molécules et d’atomes, je suis donc en lien avec l’ensemble de l’univers qui est lui-même composé « de rien » et de lois qui s’apparentent à un gigantesque programme informatique où les mathématiques constituent le langage de base. Pire encore, selon certains physiciens l’essence même de l’Univers serait purement mathématique, c’est un choc pour moi, issu des sciences humaines et pour qui la beauté de l’Univers s’exprime d’abord par les mots et la poésie. 

"La lune existe-t-elle quand nous ne la regardons pas ?"


Dans son numéro spécial de juillet-août dernier (no 489) la revue La Recherche titrait sur sa page couverture « La réalité n’existe pas », une déclaration plutôt troublante pour un lecteur comme moi qui se croit ancré dans la réalité! J’ai bien sûr consulté ce numéro, car si j’étais vraiment dans un monde irréel, comme le personnage de Néo dans le film « la Matrice », je pourrais sans doute contracter l’espace-temps et me soustraire à la banalité du quotidien! Mais le monde quantique est encore plus étrange que je ne le croyais et l’un des aspects les plus étranges concerne sa simple observation. En effet, il semble que le seul fait d’observer une particule, comme un photon, détermine sa localisation et son comportement!   Sceptique face à cette réalité quantique, Albert Einstein a soulevé la question suivante à l’un de ses collègues physiciens : « La lune existe-t-elle quand nous ne la regardons pas? »  Comme la lune est constituée de particules quantiques, il serait donc logique que l’observateur en détermine la présence et la position exacte dans le ciel... Après la lecture de l’article, je suis sortie à l’extérieur de chez moi observer la « super lune » de septembre, question de me rassurer sur sa présence et même en la photographiant à distance avec un retardateur sur mon appareil photo... rien à faire! Même sans moi derrière la caméra, la super lune brillait de toute sa lumière sur l’écran LCD de mon appareil... la lune devait donc savoir que je l’observais, même caché dans ma maison!

P.S. Je vais publier la suite de l’article sur le Kayak de mer dans les prochaines semaines


samedi 9 août 2014

(3e Partie)

KAYAK DE MER
Latte par latte le kayak prend forme....

Pour fabriquer un Kayak en bois latté, on peut acheter les lattes d’un fournisseur (voir les références dans l’article précédent) ou les machiner soi-même. La première option est plus dispendieuse, mais plus rapide et la deuxième est beaucoup plus longue, mais offre des possibilités quasi infinies si l’on souhaite ajouter une note artistique à son kayak. Traditionnellement, les kayaks et canots en lattes de bois ont surtout été fabriqués en cèdre de l’ouest (thuya plicata, l’arbre symbole de la Colombie-Britannique) et en cèdre blanc (thuya occidentalis L. ou thuya du Canada) que l’on retrouve au Québec, plus rarement on retrouve également des embarcations faites en acajou (swietenia humilis). On utilisait surtout ces bois en raison de leur légerté, de leur coloris et du fait qu’ils résistent très bien à la putréfaction. L’utilisation de la fibre de verre et des résines époxy permet toutefois aujourd’hui d’utiliser plusieurs essences de résineux et de feuillus qui ne sont pas aussi résistantes à la putréfaction que la famille des thuyas. Puisque le bois sera littéralement « encapsulé » dans la fibre de verre et la résine époxy, le choix de l’essence peut donc donner préséance à des critères esthétiques, mécaniques ou de poids. Les essences de thuyas demeurent malgré tout un très bon choix pour obtenir une embarcation performante et esthétique, de plus les thuyas résisteront mieux à une infiltration d’eau accidentelle provoquée par une égratignure profonde de la quille. Sur le pont du kayak et sur les côtés (au-dessus de la ligne de flottaison), on peut toutefois se permettre d’être un peu plus audacieux dans le choix des essences, notamment pour créer des motifs.




Plusieurs dessins pour en arriver à la dernière version ci-haut, une fois dans l'atelier j'ai toutefois augmenté la taille du cerf-volant sur le pont arrière.

Avant de choisir et de préparer les lattes du « Fou de l’île », j’ai d’abord travaillé le « cosmétique » du kayak en utilisant un logiciel graphique (Corel Draw à l’époque). À partir d’une vue au-dessus du pont j’ai simulé différents motifs, près d’une dizaine au total (voir illustrations) pour finalement arrêter mon choix sur un motif assez classique pour le pont avant (alternance de cèdre rouge et de pin blanc pour obtenir un motif rayé) et avec une touche artistique sur le pont arrière : un cerf-volant en marqueterie combinant le frêne, le noyer noir et le bois de rose (voir illustration ci-haut). J’ai ajouté une latte de pin blanc pour souligner la ligne de démarcation entre le pont et la coque et une bande de contour en noyer noir vient ceinturer l’hiloire. Les poignées de transport à l’avant et à l’arrière ont été façonnées dans une pièce d’amarante. Après l’étape du « design » complétée, j’ai donc pu évaluer la quantité de bois de chaque essence dont j’aurais besoin pour machiner les lattes. La latte standard mesure 1/4"d’épaisseur et 3/4" de largeur et elle est machinée à la toupie pour présenter un chant concave et l’autre convexe (voir illustration), ainsi les lattes pourront s’emboîter les unes aux autres même lorsque le profil du kayak sera courbe. Il est toutefois possible de réaliser un lattage de kayak sans machiner celle-ci en forme concave et convexe, mais il faut alors "jouer du rabot" pour ajuster l’angle de chaque latte. La longueur des lattes peut varier, car de toute manière pour couvrir les 17 pieds d’un kayak il sera nécessaire d’effectuer quelques joints, car obtenir des planches de cèdre (ou d’autres essences) de 17 pieds, de surcroit droites et sans imperfections, relève du miracle! Nous le verrons plus loin il est très simple d'unir deux lattes de manière presque invisible.





Pour réaliser le Fou de l’île, j’ai d’abord acquis chez un marchand de bois des planches (en format 4 quarts) de cèdre de l’ouest et de pin blanc de 6’’ de largeur et de 12 pieds de longueur. J’ai ensuite dégauchi (à la dégauchisseuse) chaque planche que j’ai ensuite passé à la raboteuse d’épaisseur pour ramener leur épaisseur à près de 7/8’’. À noter que pour réaliser ces deux étapes j’ai dû allonger les tables (avec des tables d’appoint en contreplaqué) de la dégauchisseuse et de la raboteuse d’épaisseur en raison de la longueur des planches. Une fois à la bonne épaisseur j’ai découpé à la scie à ruban chaque planche en tranche de 5/16e d’épaisseur (on peut également utiliser un banc de scie pour cette opération, mais la largeur de la lame augmentera la perte de bois). Les lattes brutes ainsi obtenues ont ensuite été ramenées à leur épaisseur finale (1/4’’) par un léger passage raboteuse d’épaisseur. Finalement chaque latte a été machinée sur un banc de toupie pour obtenir un chant convexe et un chant concave, pour cela, j’ai utilisé une paire de mèches de toupie spécialement conçue pour façonner les lattes de kayak ou de canots (voir photographie plus bas).

Mèches de toupie indispensables pour façonner les chants des lattes: un chant concave et l'autre convexe. Ce tandem de mèches est notamment disponible chez LeeValley (www.leevalley.com).



Le lattage débute à la ligne de démarcation entre la coque et le pont et il est généralement plus simple de débuter par le lattage de la coque (voir photo ci-haut), car elle est moins complexe à réaliser, une bonne manière de se « faire la main » avant « d’aborder » le pont! La méthode la plus rapide consiste à agrafer les lattes sur les profils avec une agrafeuse d’atelier (voir illustration plus bas). Les agrafes ne doivent pas pénétrer complètement le bois, car on doit être en mesure de les retirer en glissant un tournevis (ou mieux une dégrafeuse, voir illustration) sous l’agrafe. Avec une agrafeuse manuelle, l’agrafe ne devrait pas pénétrer trop profondément dans la latte et le profil, laissant donc l’espace nécessaire pour la retirer, si ce n’est pas le cas il suffit de glisser une petite latte de bois mince au centre et sous l’agrafeuse pour empêcher l’agrafe de trop pénétrer.




Un autre tandem bien utile : l'agrafeuse (à droite) et la dégrafeuse. La dégrafeuse peut être remplacée par un tournevis à lame plate qui agira comme levier, mais il faut alors faire attention de ne pas trop marquer le bois avec la lame en tirant sur l'agrafe.

Contrairement à la coque, le lattage du pont se fait en progressant du dessus vers le bord, après avoir installé une latte de bordure avec la coque. Le chant de cette dernière latte ne sera pas collé à la coque puisqu'il faudra séparer le pont de la coque après avoir dégrafé l'ensemble du pont et de la coque. 
À remarquer l'utilisation de pinces et de serre-joints de type "Quick Grip" que l'on doit utiliser lorsqu'il y a trop de tension, surtout lorsque l'on doit courber certaines lattes. A ce stade le Kayak n'a pas vraiment fière allure avec des agrafes des coulisses de colle, mais le sablage, la fibre de verre et la résine époxy viendront donner un "look d'enfer" à ce qui apparaît comme un assemblage hétéroclite !


Pour dégrafer j'ai utilisé une dégrafeuse de documents à levier (celle-ci de marque Swingline)  que l'on peut se procurer dans un commerce d'articles de bureau. L'avantage de ce type de dégrafeuse c'est qu'elle ne laissera aucune marque sur le bois...autre que les 2 petits trous de l'agrafe ! 

 Pour ceux qui n’aimeraient pas voir les petits trous laissés dans le bois après le dégrafage il est possible d’utiliser de petits serre-joints et des cales en U pour fixer les lattes les unes aux autres pendant que la colle sèche (voir illustration plus bas). Cette méthode exige de disposer d’une bonne quantité de serre-joints (1 par profil) et d’un peu plus de temps, car durant la période de prise de la colle (autour de 30 minutes) il sera impossible de fixer une nouvelle latte, il faut donc procéder en alternance de chaque côté du kayak pour améliorer sa cadence... et de disposer d’une trentaine de petits serre-joints en C.  Cela dit, personnellement j’ai utilisé la méthode des agrafes et à moins de se coller le nez sur la coque, les trous sont imperceptibles. Par ailleurs comme le bois sera encapsulé dans la fibre de verre et la résine époxy, les trous n’auront aucune incidence sur l’étanchéité ou la durabilité du kayak.

Une méthode alternative aux agrafes, une petite cale de bois en U maintenue temporairement par un petit serre-joint en C... nécessite un peu plus de temps et une bonne quantité de serres-joints ! 


Le lattage des bords est le plus simple, après avoir fixé la première latte on enduit son chant d’un fil de colle sur toute sa longueur, ensuite on vient coller la deuxième latte sur le chant de la première en exerçant une certaine pression afin de s’assurer qu’il n’y aura pas d’espace libre au fond du joint. Il faut y apporter une grande attention, car la forme concave/convexe du joint ne permet pas de vérifier visuellement si les lattes sont toujours bien collées, c’est souvent en voyant le surplus de colle sortir du joint que l’on a la confirmation que les chants sont bien en contact. Si un espace vide persistait, vous allez malheureusement le découvrir lors du sablage des lattes, car dès que les lèvres de la forme concave seront amincies des fissures pourront apparaître dans le bordage, vous obligeant à effectuer des réparations avec de la pâte de bois ou de petites insertions de bois. 


Un filet de colle (ici une colle PVA d'ébéniste) appliqué sur le chant de la latte suffira à coller la suivante. Il est inutile d'utiliser une colle à l'épreuve de l'eau, puisque toutes les lattes seront recouvertes d'une toile de fibre de verre et de résine époxy. Notez la présence d'un ruban plastifié sur le chant des profiles, une précaution essentielle pour éviter que les lattes colles à ceux-ci !


Comme les lattes ont rarement la longueur totale du kayak, il sera donc nécessaire de réaliser quelques joints entre deux lattes. Pour y parvenir, on choisira des lattes qui proviennent de la même planche et dont le colorie et le dessin (lignes de croissance) sont les mêmes. Le « truc » est de réaliser une coupe en biseau sur l’extrémité des deux lattes à unir en utilisant un petit guide à onglet artisanal (voir illustration plus bas), un peu de colle à bois et la pression d’un serre-joint suffiront à créer un joint solide et pratiquement invisible. N’oubliez pas que les lattes seront encapsulées dans la fibre de verre et la résine époxy, si bien qu’au final les joints de lattes seront aussi solides que le reste du kayak.


Une petite boîte à onglet artisanale (comme celle de l'illustration), que l'on installera dans un étau d'établi, suffira à découper un angle de 20 degrés à l'extrémité des lattes à unir. Une scie japonaise (Dozuki comme celle illustrée) est très utile mais tout autre petite scie bien aiguisée fera l'affaire. 


La réalisation des motifs sur le pont d’un kayak peut se faire de trois manières : 1. Par alternance des essences de bois en suivant un patron 2. Par superposition d’un placage de bois sur la surface du pont. 3. Par découpage du pont (une fois assemblée) pour créer des espacements de formes variées qui seront ensuite comblés par l’insertion de lattes de différentes essences. Ces trois techniques peuvent être utilisées sur un même kayak. Ainsi, pour le « Fou de l’île », j’ai utilisé la 1 et la 2, la 1 pour l’avant du kayak, en alternant simplement des lattes de cèdre de l’ouest à des lattes de pin blanc, et la 2 pour réaliser le cerf-volant sur le pont arrière. La 2e technique s’apparente étrangement à la marqueterie que l’on pratique en ébénisterie, à cette différence près que les pièces de placage n’ont pas à être encastrées dans le support, elles sont donc simplement collées par-dessus la surface du pont, car une fois encapsulées dans la fibre de verre et la résine époxy elles feront corps avec le reste et on ne sentira aucune différence de niveau entre le motif et le reste de la surface, car le sablage final de la couche de résineépoxy aura égalisé l’ensemble de la surface. La technique 3 est beaucoup plus complexe, mais elle permet notamment de réaliser des motifs en courbe et en lacet. Je n’ai pas utilisé cette technique pour le Fou de l’île, car je la trouvais un peu complexe à réaliser. Cela dit il y a plein d’exemples sur le web d’artisans très habiles qui ont réussi de véritables chefs-d’œuvre en utilisant cette technique (voir des exemples sur le site de Guillemot kayaks: http://www.guillemot-kayaks.com/guillemot/kayak/43/pics)


...Recouverte de la fibre de verre et de la résine.
La marqueterie est collée directement sur la surface...



Dans la suite de l’article nous verrons comment se réalise le lattage qui ceinture le trou d’homme et l’hiloire et comment préparer les surfaces avant de les recouvrir de fibre de verre et de résine d’époxy..... à suivre!








mercredi 30 juillet 2014


(2e partie)

KAYAK DE MER
LE SECRET EST DANS LE MOULE !

La fabrication d’un kayak ou d’un canot en bois latté constitue une occasion rêvée pour utiliser plusieurs outils manuels. En effet même si plusieurs étapes de la fabrication peuvent mettre à profit des machines-outils et de petits outils électriques, il demeure parfaitement possible de réaliser entièrement un kayak de mer avec des outils manuels. Dans ce cas, il sera toutefois nécessaire de se procurer des lattes de bois préusinés chez un fournisseur spécialisé dans les matériaux et accessoires pour canots et kayaks. Au Canada, les compagnies Bear Mountain ( www.bearmountainboats.com ) et Noah (www.noahsmarine.com/) fournissent autant les plans, les patrons ainsi que tout le matériel et les outils nécessaires à la construction d’embarcations de bois. Certains matériaux, comme la fibre de verre et la résine d’époxy sont également disponibles dans les quincailleries marines (souvent situées près des marinas!).

La fabrication d’un kayak ou d’un canoë en bois latté constitue une aventure hautement artisanale où la patience, la minutie et le goût du travail bien fait sont les clés du succès. Si vous décidez de vous lancer dans cette aventure, le travail artisanal doit nécessairement vous motiver, du moins suffisamment pour y consacrer de six à douze mois par temps perdu, surtout pour un premier kayak. La fabrication d’un kayak ne représente pas un défi technique majeur, mais il commande une bonne dose de patience et de motivation pour ne pas abandonner l’œuvre en cours de chantier, d’autant plus que vous devrez investir entre 1 500 $ et 3 000 $ en matériaux divers, le bois ne représentant généralement moins de 25 % du coût global. En fait, on ne fabrique pas son propre kayak de bois pour économiser des sous, mais d’abord pour créer une œuvre personnalisée qu’il serait impossible de se procurer dans un commerce de plein air.  


Une oeuvre unique, impossible à se procurer dans un commerce de plein air !
 Le "Fou de l'ïle" fait le beau sur la rive du Saint-Laurent à Saint-Jean I.-O. 

Un kayak en bois latté est en fait un kayak en matériaux composites. Le bois, peu importe l’essence, n’aurait pas la résistance mécanique ni l’imperméabilité souhaitée pour composer seul la coque d’un kayak. Historiquement si le bois a longtemps été utilisé comme matériau principal dans la construction navale et encore aujourd’hui pour des coques de certaines chaloupes et voiliers, c’est surtout grâce à l’utilisation d’une charpente interne qui permet de border les coques avec des planches d’une bonne épaisseur ou avec du contreplaqué marin. Dans un kayak de mer comme pour un canot où l’on souhaite alléger au maximum le poids total de l’embarcation, on élimine le plus possible les membrures et autres éléments de charpente. Pour y parvenir, il sera donc nécessaire d’utiliser un matériau qui pourra agir à la fois comme bordage et comme charpente. La fibre de verre, la fibre de carbone et le polyéthylène offrent à des degrés divers les propriétés mécaniques nécessaires pour agir à la fois comme bordage et structure, du coup l’absence de membrure interne accroît l’espace utile à l’intérieur de l’embarcation. Ces matériaux ont permis au XXe siècle l’émergence de petites embarcations que l’on peut réaliser à moindre coût grâce à différentes techniques de moulage. Combinée à la fibre de verre le bois devient à la fois imperméable et très résistant tout en étant relativement léger. Ainsi, une latte de cèdre de 6 mm d’épaisseur recouverte sur ses deux faces de fibre de verre et de résine d’époxy aura une résistance mécanique supérieure à une latte de 15 mm d’épaisseur.

 Si les kayaks de polyéthylène sont moulés par injection sur des moules métalliques, la fabrication d’un kayak de lattes de bois doit également s’appuyer sur un moule au départ. Comme pour le kayak de polyéthylène le moule d’un kayak en bois latté ne servira qu’à sa fabrication, mais contrairement au kayak de polyéthylène qui une fois démoulé est pratiquement terminé (il ne restera qu’à installer son gréement), celui de bois devra subir de nombreuses transformations avant que l’on puisse mouiller sa quille! Mais revenons au moule lui-même. Pour faire image, rapidement disons que le moule d’un kayak en bois latté a l’allure de l’un de ces casse-têtes 3D de dinosaures en contre-plaqué mince, le dinosaure étant constitué d’un assemblage de profil qui s’aligne par le centre de la queue à la tête donnant au final l’impression d’un squelette. Pour le moule du kayak, c’est la même chose, chaque profil correspond à la forme correspondante de la coque de pied en pied, de la poupe à la proue, pour un kayak de mer de 17 pieds on comptera donc 17 profils au total (voir illustration). Les profils sont ensuite enfilés par le centre (comme un collier!) sur une poutre centrale. C’est sur la tranche de chaque profil que l’on viendra fixer temporairement les lattes de bois qui vont constituer le bordage du kayak.


Comme un casse-tête 3D de dinosaure, voici l'allure du moule de mon kayak de mer avant l'étape du lattage.


Les 17 profils du Fou de l'île - la ligne turquoise indique la ligne de flottaison et la ligne verte un peu plus haut délimite le pont et la coque du kayak. La poutre centrale (strongback en anglais) apparaît en gris. La ligne rouge au centre, au-dessus du pont, délimite l'emplacement du trou d'homme.

Dans le cas du “Fou de l’île” j’ai commencé par tracer le patron sur papier de chaque profil. Dans le livre de Nick Schade on retrouve sous forme de tableau les coordonnées x-y de chacun des 17 profils. Avec l’aide d’un logiciel graphique (Corel Draw) j’ai donc dessiné chaque profil et je les ai imprimé sur une imprimante standard à jet d’encre en utilisant la fonction “impression en mosaïque”, les plus grands profils s’imprimaient ainsi sur plusieurs pages au format lettre que je n’avais plus qu’à assembler avec l’aide de marques de registre... et un peu de ruban gommé! J’ai ensuite collé chaque patron (avec de la colle en aérosol) sur une grande feuille de MDF de 1/2’’ d’épaisseur. Chaque profil a ensuite été découpé, d’abord grossièrement avec une scie à découper portative et ensuite plus précisément avec une scie à ruban en laissant une distance de 1/8’’ entre le trait de coupe et la ligne de contour du patron, et ce afin de permettre l’affinage des contours avec une sableuse fixe à disque rotatif et à la main avec un bloc de sablage. L’étape du découpage des profils est cruciale, car rappelons que ce sont les profils qui déterminent la forme du kayak. J’avoue que de réaliser les patrons soi-même augmente considérablement les risques d’erreur et le temps de fabrication du kayak, il faut donc savoir qu’il est possible d’acheter uniquement les patrons chez les fournisseurs que nous avons déjà identifiés au début de cet article.

L’assemblage des profils découpés sur la poutre central est également une étape sensible, car un mauvais enlignement des profils aura des conséquences désastreuses sur la performance et l’allure générale du kayak. À ce chapitre je dois préciser qu’il y a deux approches différentes dans l’assemblage des profils :

1.     Celle que préconise principalement Nick Schade consiste à enfiler, comme les perles d’un collier, les profils autour d’une poutre centrale (en fait un 2x4 bien droit ou une poutre composite de contreplaqué). Cette méthode offre l’avantage de passer du lattage du pont à celui de la quille en retournant simplement l’ensemble du moule sur lui même. Son seul point faible c’est le gauchissement possible de la poutre centrale. L’utilisation d’un 2x4 de construction sortie fraîchement d’une cour à bois présente un risque très élevé, car en séchant il pourra gauchir et entraîner un mauvais enlignement de tous les profils.... et comme le lattage est une opération assez longue, il aura le temps de sécher avant la fin de l’opération. La solution est donc d’utiliser une pièce de bois dont le taux d’humidité sera très faible au départ ou encore mieux de réaliser une poutre composite avec du contreplaqué de bonne qualité (voir l’illustration plus bas). Personnellement j’ai pris le temps de faire sécher un 2x4 et je n’ai eu aucun problème.


Une poutre composite comme celle-ci est plus longue à fabriquer mais elle accroît considérablement la stabilité de l'ouvrage.


Un des profils fixé à la poutre centrale, notez les deux cales qui permettent de bien aligner chaque profil.


2.     L’autre option préconisée notamment par Ted Moores consiste également à réaliser une poutre, mais sur laquelle chevaucheront les profils. Cette méthode est beaucoup plus longue à réaliser, mais offre beaucoup plus de précision et de stabilité. Chaque profil est vissé sur un support qui est lui-même fixé après la poutre qui fait 10’’ de largeur. La poutre est très stable, car elle est construite à caisson, un peu comme une aile d’avion. L’inconvénient avec cette méthode c’est que l’on doit dévisser les 17 profils une fois que la quille aura été lattée et l’on doit les inverser et les fixer à nouveau sur leur support pour entreprendre le lattage du pont. Cette méthode est parfaite pour la réalisation d’un canot en bois latté qui n’a pas de pont, mais pour un kayak elle est donc un peu plus exigeante.

Comme j’ai utilisé la méthode No 1, j’ai du construire un support pour tenir à une bonne hauteur de travail (36’’) la poutre centrale et ses 17 profiles. Nick Schade propose dans son livre un plan de support très simple (voir illustration plus bas), mais il permet aussi bien de supporter la poutre centrale que la coque du kayak elle-même une fois le lattage complété. Car il faut bien le dire, après l’étape du lattage il y a encore beaucoup de travail effectuer sur la coque et le support devient essentiel pour travailler confortablement. Ainsi, les supports possèdent deux encoches à leur sommet qui permettent de bien soutenir la poutre ou de retenir une bande de tissus ou de tapis pour supporter la coque en bois latté.



Un support très simple à réaliser avec quelques 2x4 et un morceau de contreplaqué.


La poutre centrale (on utilise le terme"strongback" en anglais) vient s'insérer dans les 2 entailles qui chapeautent les supports .



Une fois le lattage complété, le même support sur lequel était appuyé la poutre centrale peut recevoir une bande de tapis (ou de tissus épais) sur laquelle viendra s'appuyer la coque du kayak. 


Vous comprendrez que la réalisation du moule représente une bonne partie du temps nécessaire à la fabrication du kayak, le plus frustrant dans cette étape c’est que tout ce travail sera destiné à la récupération après l’étape du lattage complété... à moins que vous décidiez de construire un autre kayak! Un moule peut effectivement être utilisé à quelques reprises si vous le traitez convenablement durant le l’étape du lattage. On verra plus tard que le lattage peut se faire sans brocher les lattes sur les profils ce qui réduit les risques de les abîmer. Il sera toutefois nécessaire de bien vérifier l’enlignement des profils avant d’amorcer un nouveau lattage sur le même moule.

Dans le prochain article nous aborderons de l’étape de la planification du lattage et du choix des essences de bois, de la préparation des lattes et du lattage proprement dit.... à suivre donc!